Note d'archive : Ce texte provient des anciennes archives de Nomika Epilekta et est conservé avec soin pour une lecture historique et informative.

Vous avez lu de nombreuses accusations contre moi dans l'article « Des ornements pour tous » : on disait que je brais devant l'église pendant que Papagiorgos officie, que je suis bête et méchant, et l'on a même raconté récemment que j'avais fait tomber Papagiorgos dans un fossé et l'avais envoyé à l'hôpital. Mais « ne juge personne avant d'avoir entendu les deux versions » ; j'ai donc pensé présenter les choses de mon propre point de vue.

Comme tous les animaux domestiques ont des humains pour les servir, il m'est échu Papagiorgos et sa femme, Mavreta. Tous deux circulent enveloppés de noir : lui avec un drap noir qu'il appelle soutane, elle avec d'immenses pantalons noirs de taille XXL.

Une fois, elle a essayé de monter sur mon dos ; j'ai fait quelques faux pas soudains, comme par folie, et elle s'est retrouvée par terre. Il a fallu cinq hommes solides pour la relever, et depuis elle n'a plus tenté de me chevaucher.

Je n'ai pas exactement compris ce que fait Papagiorgos de son temps libre, c'est-à-dire lorsqu'il ne me nourrit pas et ne me donne pas à boire. Il va souvent à l'église, met des vêtements étranges et colorés, puis chante d'une voix nasale et fausse. Beaucoup de gens se rassemblent pourtant pour voir le spectacle. Moi, j'attends la fin ; mais si une ânesse passe à côté, je me mets à braire. Les vieilles femmes de l'église croient alors que je chante moi aussi, et m'ont surnommé le prêtre-âne.

Mon vrai nom est imprononçable pour les humains. Dernièrement, l'évêque m'a appelé Tsipras, parce que je marche sans cesse du côté gauche de la route, comme s'il y avait une différence entre la gauche et la droite. Il y a de quoi manger d'un côté comme de l'autre.

J'ai fini par comprendre que ceux qui portent les draps noirs ne parlent librement qu'entre eux, ou parfois avec leurs femmes. Avec les autres, ils jouent toujours la comédie. Un jour, j'ai entendu Papagiorgos parler à un jeune prêtre venu à Fterno, Papavangelis, et lui expliquer qu'il fallait apprendre à vendre des parcelles au paradis.

Il lui disait que la première leçon consistait à se montrer très sévère avec les fidèles. Chez soi, on peut manger des côtelettes même le Vendredi saint ; mais si quelqu'un confesse l'avoir fait, il faut paraître scandalisé, lui interdire la communion et lui imposer une pénitence. Si quelqu'un découvre que le prêtre ne jeûne jamais, il suffit de répondre que ce qui sort de la bouche nuit davantage que ce qui y entre.

Je ne sais pas exactement ce qu'il entendait par « ce qui sort », mais s'il parlait du fumier, il avait tort : le fumier est très utile aux potagers, et rare de nos jours.

Les hommes aux draps noirs tiennent aussi ce genre de propos avec leurs femmes. Un jour, je broutais derrière leur chambre et j'ai entendu Papagiorgos demander à Mavreta si elle voulait dire des poèmes. Il déclama qu'il aimerait être âne en mai, bélier en août, coq toute l'année et chat en janvier. Elle trouva cela très instructif, mieux que la zoologie.

Moi aussi j'avais compris. J'ai de grandes oreilles pour entendre, et c'était le mois de mai, le mois des ânes, celui où les hormones me rendent fou. Les humains ont d'ailleurs presque fait disparaître notre espèce d'« Helladistan », depuis que nous avons été remplacés par des ânes bipèdes qui remplissent le pays.

Le lendemain de cette récitation poétique, alors que je transportais Papagiorgos vers son champ, des parfums enivrants d'ânesse et de chardon me parvinrent. J'aperçus une ânesse, nouvelle au village, et tout devint trouble. Papagiorgos criait, tirait, menaçait ; mais les lois de la nature sont plus anciennes que ses soutanes.

C'est ainsi qu'il se retrouva finalement dans le fossé. Non par méchanceté préméditée, mais parce qu'au mois de mai, un âne reste un âne. Sa femme accourut, les villageois aussi, et l'histoire fut racontée comme une attaque perfide contre un saint homme. Il fallait donc que je réponde.

Voilà ma vérité. Ceux qui veulent comprendre comprendront. Les autres continueront à écouter les sermons, les poèmes et les braiments en croyant distinguer toujours les uns des autres.