Note d’archives : Ce texte provient des anciennes archives de Nomika Epilekta et est conservé avec soin pour une lecture historique et informative.

Il est devenu clair que, dans notre pays, les institutions sont mises à l’épreuve, les structures étatiques se sont disloquées et la société est frappée par une crise sans précédent qui ne semble pas devoir être surmontée rapidement.

Dans ce climat de déclin, qui n’est pas seulement ni principalement économique, le pouvoir judiciaire n’est pas resté indemne, lui qui a pour mission l’application fidèle des lois, la résolution des différends et la poursuite du crime.

Les tribunaux, c’est-à-dire les nombreux juges, tardent excessivement à rendre leurs décisions, et celles qui sont rendues n’ont souvent aucun rapport avec le juste discernement et la justice.

Des peines excessives sont infligées, sans que soient toujours examinés l’âge des condamnés, les conditions dans lesquelles ils ont violé la loi et leur situation personnelle, instruction, famille, origine, pauvreté ou santé. Il est rare, par chance, que celui qui est condamné soit réellement corrigé. Au contraire, il devient pire, rempli de haine et de volonté de vengeance contre la société, parce qu’il sent qu’il n’a été jugé ni équitablement, ni avec humanité, ni selon l’infraction, mais selon les impressions et dispositions des juges le jour du procès et de la condamnation.

Comme cela se produit avec le Parlement, composé de professionnels de la politique pour une large part dépourvus de principes, d’idéologie et de capacités, et avec le gouvernement, constitué le plus souvent de personnes sans métier et sans qualifications, les tribunaux ont été pourvus de personnes qui, sauf exception, n’ont pas la capacité de résoudre les différends entre les citoyens et l’État ni de punir les auteurs d’infractions, et spécialement les auteurs de crimes graves, dans une perspective de correction.

Certes, parmi l’ensemble des insuffisants se distinguent de grands serviteurs de la véritable Justice, dont la valeur est rarement reconnue. Leurs services précieux sont dévalorisés par l’insuffisance généralisée. La plupart n’accèdent pas au plus haut degré de la hiérarchie judiciaire. Ils disparaissent dans l’obscurité.

Les décisions judiciaires sont rendues après de nombreuses années, et le retard pluriannuel dans l’application des lois affecte le pouvoir judiciaire et anéantit son prestige.

Nous pouvons vivre sans bon gouvernement et avec un Parlement misérablement composé. Nous ne survivrons toutefois pas sans tribunaux jouissant de prestige. Sans confiance dans les mécanismes de l’administration, même imparfaite, de la justice, ou de ce que nous avons pris l’habitude d’appeler « justice », qui constitue le « sel » de la société : si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? [« Vous êtes le sel de la terre ; mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Il ne sert plus qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes » (Matthieu 5, 13-14)].

La plupart de ceux qui s’occupent des problèmes du pouvoir judiciaire soutiennent que le déni de justice, les retards incroyables dans la résolution des différends, la mauvaise qualité des jugements, la création de réseaux parajudiciaires et autres, l’arrogance, le triomphe de l’injustice et l’insécurité généralisée sont dus au manque d’infrastructures, de moyens matériels, de juges et greffiers en nombre suffisant, à la judiciarisation excessive des Grecs, aux interventions gouvernementales et à l’inflation du nombre des avocats.

Au-delà de ces éléments, qui ne doivent pas être écartés, la cause principale de la mauvaise administration de la justice est l’absence de principes, d’idéologie, de vertus, d’expérience, de formation et d’éducation suffisantes. Ces qualités ont été remplacées par la soif de pouvoir, de domination et de visibilité, et surtout par l’effort sisyphéen de réussite économique de la plupart de ceux qui composent le pouvoir judiciaire, sans l’effort continu ni les sacrifices exigés par le choix de servir la fonction de juge et les autres postes de très haute responsabilité envers la société, dans les parquets, les greffes, le ministère de la Justice, le Conseil juridique de l’État, les barreaux, les chambres notariales et les corps des huissiers.

Pour obtenir un pouvoir judiciaire qui rende la Justice, nous devons le composer de personnalités dotées de capacités particulières, de culture, d’un esprit de service et d’une disposition au sacrifice. Le juge ne peut pas être un simple professionnel, pas plus que les procureurs et les avocats ne devraient l’être. La législation les qualifie tous de fonctionnaires au service d’une mission précisément pour montrer qu’ils accomplissent d’abord leurs devoirs au service de l’institution de la Justice, avant même de s’occuper de leurs besoins matériels. Existe-t-il aujourd’hui de tels serviteurs ? Assurément. Ils existent, mais ils ne sont pas mis en avant, ne font pas de bruit, ne dérangent pas, parce qu’ils sont consacrés corps et âme au service du devoir qu’ils ont identifié à leur propre respiration. Mais ils ne sont pas nombreux. Ils sont très rares et ne peuvent pas, seuls, modifier la trajectoire descendante de dévalorisation que le pouvoir judiciaire a choisi de suivre dans son ensemble.

Pour la première fois au monde, les magistrats, imitant les syndicalistes professionnels, font grève ou, comme le disent les avocats, « s’abstiennent » des procès. Ainsi est apparu le phénomène selon lequel l’un des trois pouvoirs de l’État, le plus sensible, malgré les serments, la Constitution et les lois qu’il doit appliquer, manque à ses obligations élémentaires de juger les affaires civiles, pénales et autres, qui stagnent, se corrompent et s’infectent.

L’incongruité de la grève des juges, comme en second degré celle des avocats et des greffiers, apparaît si l’on imagine le gouvernement entier en grève ou le Parlement en grève.

Nous sommes, autrement dit, devant l’absurde, devant le phénomène de la dissolution généralisée. Il faut faire quelque chose, chacun dans son domaine et depuis sa position. Il faut entreprendre des actions intelligentes, abandonner l’inertie, la critique stérile depuis une position sûre et les protestations complexées qui ne produisent aucun revenu, afin d’arrêter le démantèlement qui menace de transformer notre quotidien en enfer.